La Société archéologique de Lavaur propose une conférence de Peter Rickett sur le Breviari d’Amor de Matfre Ermengaud

Mercredi 21 mars 2012, la Société archéologique de Lavaur a le plaisir de vous inviter, salle de conférences de la médiathèque Guiraude de Laurac à Lavaur, à la conférence du professeur Peter T. Ricketts, professeur à l’université de Birmingham, docteur honoris causa de l’Université de Toulouse-Le Mirail :

Le Breviari d’Amor de Matfre Ermengaud :

une vision encyclopédique occitane au Moyen Age

Cette conférence est organisée à l’occasion de la sortie du nouveau livre de Peter Ricketts consacrée à ce trésor de la littérature médiévale, Matfre Ermengaud (1246-1322) et le Breviari d’Amor (Presses Universitaires de Perpignan, mars 2012). L’entrée de la conférence est libre et gratuite.

Peter Ricketts

Voici une présentation du Breviari d’Amor proposée par le professeur Ricketts à l’occasion de sa venue à Lavaur pour cette conférence, communiquée par la Société archéologique de Lavaur :

LE BREVIARI D’AMOR DE MATFRE ERMENGAUD DE BEZIERS

Le Breviari d’amor est bel et bien une œuvre encyclopédique, et, comme l’indique le titre, c’est l’amour qui a donné lieu à la création du monde. Cet amour se manifeste sous diverses formes, distinctes selon qu’elles se rapportent à Dieu ou à l’humanité. Ces diverses variétés figurent sur un arbre généalogique représenté dans une miniature, l’albre d’amor, qui occupe une feuille entière, à la suite du prologue, où Matfre nous apprend qu’il a composé son Breviari pour éviter l’oisiveté mais aussi, plus particulièrement, pour satisfaire les amants et les troubadours, qui sont venus lui demander de leur expliquer la nature de l’amour que chantent ces troubadours.

Ce qui est original chez Matfre, c’est d’abord le plan de son oeuvre: juxtaposer la théologie et l’histoire religieuse à côté d’une section de quelque 7,000 vers consacrés à l’amour des dames est bien singulier. Aucune des oeuvres encyclopédiques n’avait pensé concevoir d’un monde moral et physique à travers la notion de l’amour. Ensuite, pour répondre aux amants, Matfre disserte sur toutes les formes de l’amour, car il n’aurait pas atteint son but s’il avait commencé par l’amour des dames ou s’il s’était tout bonnement borné à ne traiter que l’amour des sexes. Amor a un double rôle, d’abord l’amour de Dieu, et ensuite, en opposition à cet amour, l’amour des sexes comme protagoniste de la poésie troubadouresque.

Le titre du Breviari  indique bien le climat dans lequel l’oeuvre fut composée, et la compréhension qui la soustend. Le Breviari est commencé en 1288 et terminé en 1292 ou 1293 vraisemblablement, pendant la renaissance religieuse qui cherchait à éliminer de la poésie des troubadours les dangers mondains. Souvenons-nous exactement des buts de Matfre: il a composé le Breviari pour éliminer les doutes que lui présentent les adeptes de l’amour terrestre. Nous savons que l’arbre d’amour provenant de Dieu et ensuite de Nature mène ensuite à une bifurcation entre droit de nature et droit de gens, le premier qui mène à l’amour physique et à l’amour des enfants, le deuxième à l’amour de Dieu et du prochain. L’image de l’arbre d’amour s’applique une deuxième fois pour indiquer la relation entre les vices et les vertus, les activités mentales ou les branches scientifiques.

Mais, puisque le Breviari est en partie religieux et en partie séculier, il convient de s’enquérir sur les influences qui mènent Matfre à discuter longuement sur la fin’amor avec 262 citations de 66 troubadours dont Matfre lui-même, six textes anonymes et quatre chansons de trouvères. Quelquefois, il prend une position moralisatrice très sévère envers son semblable et, d’autres fois, bien qu’il adopte toujours une position strictement morale à l’égard de l’amour, il se détend jusqu’à citer à partir de textes qu’il a considérés du moins au début de son oeuvre dans la grande miniature de l’albre d’amor, comme une manifestation de ce qui est appelé le ‘sermos del diable’. Il présente, dans la partie théologique de son œuvre, le point de vue orthodoxe d’une Eglise dont l’estime a souffert, mise en question et abandonnée en partie devant l’essor des doctrines des cathares, dont, cependant Matfre ne dit mot. Au contraire, il s’étend longuement sur l’histoire de l’Eglise, qui va du Jardin d’Eden jusqu’au Jour du Jugement, le rôle du Christ et des apôtres, et même des vies de saints.

Le développement de la fin’amor, dès le début du 13e siècle, va vers une prise de position didactique. Elle avait déjà fait son apparition dans l’élaboration d’une culture socio-ethnique, recouverte par le mot cortesia, et elle trouve sa première expression dans l’ensenhamen, qui expose les devoirs appartenant à la cortesia. Cette classification peut être considérée comme faisant le premier pas vers les connaissances encyclopédiques, mais non seulement cette réalisation est limitée (pour ce qui est des textes qui ont subsisté) mais aussi elle est assez tardive. On sait, cependant, qu’elle suit le chemin tracé par les oeuvres encyclopédiques connues dans le Midi, comme, par exemple, le De proprietatibus rerum (entre 1220 et 1230), qui est traduit, plus tard, en occitan.

Il n’est pas surprenant, en général, que Matfre ait introduit le mariage, la dernière vertu, comprise dans la liste des qualités courtoises requises, et il en fait le couronnement de la fin’amor.

Malgré ce conformisme, Matfre, troubadour lui-même, se penche sur les premiers troubadours et sur ses contemporains, tels que Peire Cardenal, dans des extraits qui vont jusqu’à deux ou même trois strophes. Ces citations constituent l’essentiel du Perilhos tractat, qui se révèle comme un débat entre Matfre, d’une part, et d’autre part les amants et troubadours, chacun se servant de ces citations pour maintenir son point de vue.  Non seulement elles servent  à mettre en avant le point de vue courtois, mais aussi à mettre en garde tous les amants contre les dangers de la fin’amor. Il garder la mezura sans risquer les excès possibles qui pourraient résulter d’un engouement extrême.

Le Breviari est une oeuvre unique dans le genre de l’encyclopédie médiévale. Plus spécifiquement, elle remplit un besoin resté inexaucé jusque là. Matfre devait, pour protéger l’hérédité naturelle de l’éthique des troubadours, lier la fin’amor au contexte plus large de l’amour naturel, quitte à se protéger de la frivolité d’une part, mais aussi pour donner une dignité philosophique à la culture qui avait engendré cet amour. L’amour naturel est une force intarissable qui règle tout l’univers, mais il ne pouvait y avoir d’éthique valable tant qu’il n’y avait pas une issue: la conservation de l’espèce à l’intérieur du mariage. Matfre propose un moyen de guérir la société méridionale par une thérapie qui dépend de la volonté des adeptes de l’amour, qui, tout en s’en tenant aux préceptes de la fin’amor, doivent prendre conscience des autres formes de l’amour et des bénéfices qui en dérivent.

PETER T. RICKETTS

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :